Cette fois où j’ai médité pendant 10 jours

Il est 7h04 et il ne reste plus grand monde dans la boite. Mon pote Noé et moi sommes les derniers résistants de la bande de potes réunis à Amsterdam. La musique électrisante m’a fait perdre la notion du temps. J’ai dansé toute la nuit. Dans 72h, j’entrerai dans un temple bouddhiste pour méditer entre 10 et 15 heures par jour, pendant dix jours. Tout ça en Birmanie, un pays qui flanque l’Inde sur sa frontière Est, dont j’ignore tout. J’essaie de me rappeler pourquoi je fais ça. Sortir de ma zone de confort ? Mieux me connaître ? Affronter mes démons ? Un peu tout ça à la fois, je crois.

Le trajet d’Amsterdam à Yangon, capitale de Birmanie, me parut long. Note à moi-même : deux heures de sommeil pour un voyage de 36 heures, c’est un ratio un peu léger. J’ai visité Taipei, en escale, déambulant comme un zombie dans les immenses rues désertes de la capitale Taïwanaise.

Arrivé à Yangon

Les odeurs d’épices et d’encens, la pollution et la chaleur, le bruit des klaxons, la végétation luxuriante, les sourires spontanés des passants aperçus, le bordel sans nom de la circulation : pas de doutes, me voilà en Asie du Sud-Est. J’ai à ce moment deux nuits pour m’acclimater et m’adapter au décalage horaire. Les deux soirs, je m’endors a 5h du matin, soit une heure après le réveil auquel je devrais me conformer au temple. La première nuit, je dors 14h. Un vrai Koala. Ce n’était pas la bonne stratégie. J’essaie de méditer 10 minutes à J-1 pour me mettre dans le rythme. Au bout de dix minutes, j’ai le dos en miettes et j’ai le cerveau en ébullition. Bon, va juste falloir tenir 84 fois ces dix minutes par jour, dix jours de suite. Autant dire que je pars ultra confiant.

Arrivé au temple en fin d’après-midi, je fais brièvement connaissance avec mes futurs collègues de méditations. On est une dizaine d’occidentaux sur une soixantaine de participants. Hommes et femmes sont séparés. C’est peut-être pas plus mal.

Les gars ont l’air sympas, je me demande ce qui les amène ici. Personnellement, je me sens investi de une réelle quête. Je veux apprendre à me connaître, aller au plus profond de mon âme, peut-être devenir un peu plus spirituel. La curiosité, aussi. Ce texan a l’air super bien dans sa peau : que vient-il chercher dans tant d’heures de silence ? Je me projette à la place des autres, cherchant à comprendre, à me comparer. Le même cirque, les mêmes numéros.

  • Jeudi 14 à 20h00, le noble silence débute. Voici le programme pour les 10 prochains jours :
    • 4h00 – Réveil
      4h30 – 6h30 – Méditation
      6h30 – 8h00 – Petit-déjeuner
      8h00 – 9h00 – Méditation
      9h00 – 11h00 – Méditation
      11h00 – 13h00 – Déjeuner et repos
    • 13h00 – 14h00 – Méditation
    • 14h00 – 15h30 – Méditation
    • 15h30 – 17h00 – Méditation
    • 17h00 – 18h00 – Thé
    • 18h00 – 19h00 – Méditation
    • 19h00 – 20h00 – Cours de S.N. Goenka
    • 20h00 – 21h00 – Méditation
    • 21h00 – Possibilité de poser des questions au prof. Puis dodo.

    Ce programme spartiate s’accompagne de quelques règles qui ont pour but d’accentuer la purification de l’esprit, l’objectif premier avancé par la méthode.

    • Silence noble. Interdit de parler, regarder, ou interagir de quelque manière que ce soit avec qui que ce soit.
    • Interdit de tuer (ça grouille de moustiques).
      Interdiction de mentir (a soi-même ?).
      Interdiction de voler.
      Interdiction d’avoir une activité sexuelle. Damn!
      Interdiction d’utiliser des intoxicants (médocs, café, alcool).

    Je partage une chambre austère avec le texan. Avant d’éteindre les feux, je veux régler le ventilateur sur une puissance moins élevée, mais impossible de demander l’avis à mon coloc. Je passe en force ou je laisse ? De toutes façons, je ne m’attends pas à dormir, je laisse.

    Jour 1

    Nuit blanche. Le premier jour, la méditation se porte sur l’observation de la respiration naturelle nasale : on porte toute son attention sur sa respiration et on se concentre là-dessus. Ma respiration naturelle est rapide et légère, à ma propre déception. Moi qui pensait respirer comme un ours. J’ai l’impression de respirer comme une marmotte surexcitée qui craint l’attaque d’un renard du bled.

    Tout le monde bouge sans arrêt pour éviter le mal de dos. En particulier moi, ai-je l’impression. La veille, j’ai réalisé en discutant que j’étais le seul gars qui venait sans aucune expérience de méditation. A une époque de ma vie, j’étais fier de ma nonchalance. Ce trait de caractère qui me caractérise souvent me coûte parfois très cher. Paradoxalement, mon attitude relax est souvent la cause de mon futur stress. Un prof de vente que j’appréciais disait que la préparation, c’est 90% du travail. C’est sans doute pour ça que j’ai arrêté le commerce.

    A la fin de la journée, je commence à sentir le souffle sur la surface supérieure de mes lèvres. Cool. Les efforts paient.

    Mes pensées ont fusées toute la journée, sans répits. Heureusement, je trouve mon mental de bonne compagnie, bien que un peu répétitif. Dès que je me surprends en train de penser, je me ramène à la respiration. Parfois, je vadrouille intellectuellement pendant 15 minutes avant de me rendre compte que je n’étais plus attentif.

    Jour 2

    Nuit blanche. J’ai du mal à me concentrer dû à la fatigue et en même temps, mon flux de pensées devient plus lointain. Je suis vraiment en train de m’observer. Le mal de dos me paraît plus tenable.

    Le cours du soir, une piste audio d’un discours de SN Goenka, s’attarde sur l’importance de mener une vie faite de moralité. Le vieux sage défunt nous explique pourquoi nos pensées sont une source de souffrances, d’où l’utilité de la technique.

    Demain, nous devrons nous concentrer sur les sensations sous les narines, conséquence de la respiration naturelle.

    Jour 3

    Nuit blanche. Je m’inquiète de mon absence de sommeil ; j’espère réussir à rester concentré.

    La position assise, en lotus, est douloureuse et me maintient éveillé. Bien qu’exténué, j’ai de très bonnes sensations sous les narines : sensations de brûlures, de chaud et de froid. Il m’arrive par moment d’avoir des instants de silence mental. On oublie les autres, on s’oublie soi-même : le monde se limite à ses sensations. On est à l’affût. Ça me fait penser à ces moments lorsque je boxe, où mon entière attention est dédiée à une seule et unique action : combattre. Ici, le combat est intestinal, contre soi-même, contre mon ego bavard et schizophrène. Mes pensées sont comme un étalon que je dois calmer, et doucement ramener au centre de l’arène, avec bienveillance, afin qu’il arrête de partir dans tous les sens.

    Demain, nous rétrécirons la zone de concentration à un triangle sous les narines.

    Ce soir-là, étant encore incapable de dormir (décalage horaire?), je décide de méditer allongé. Je tente d’écouter les sensations de mon corps. J’ai l’impression de dormir éveillé. Seule ma respiration existe, mon corps sommeille, et je l’observe avec détachement. Vers 2h00 du matin, j’entre dans une espèce de transe délicieuse. Mes pensées ont disparus. La gravité m’aspire dans un nuage de confort. Je regarde la moustiquaire qui cerne mon lit, elle ondule dans le courant d’air du ventilateur. Je suis émerveillé par l’instant. Toutes mes sensations sont des caresses. C’est ça, l’illumination ? Finalement, je m’endors.

    Jour 4

    Cette nuit, j’ai dormi 2 heures. Je me réveille avec une énergie nouvelle, le moral solide. J’ai envie de rire, je me marre tout seul en pensant aux genres de trucs que je m’inflige.

    La méditation du matin passe tout seul. A partir d’aujourd’hui, il est interdit de bouger pendant trois sessions d’une heure, réparties à interval régulier dans la journée. Ces séances sont appelés séances de renforcement du mental. J’entends la plus part des gens bouger. Hors de question que je bouge, me dis-je, j’ai un mental de fer et je vais me le prouver. Je termine l’heure du matin en sueur, mon teeshirt est trempé. La douleur est devenue une sensation de plus, bien que difficilement supportable, que je suis capable d’observer avec moins de mépris. Avec beaucoup de délicatesse, je me dis qu’autant ne pas m’en faire baver mentalement si j’en chie physiquement. Je côtoie régulièrement la souffrance physique, j’ai une maladie chronique à la con. Garder le moral face à l’adversité n’est pas un nouveau défi pour moi.

    L’après-midi, j’ai énormément de difficultés à me concentré, à telle point qu’une nouvelle douleur se développe entre mes deux yeux. J’envisage plusieurs pistes farfelues : douleur musculaire, ouverture du troisième œil, crampe de l’attention…

    Le soir, la douleur est présente non pas uniquement quand je médite mais tout le temps. Je décide d’en parler au prof. Le prof est un vieux sage dont l’illumination vous saute en plein visage. Il est sans doute birman : le teint de peau matte, habillé sobrement, une robe blanche délavée. Il porte des lunettes et comme tous les moines, est chauve. Lorsque je m’assois en face de ce mec, je me sens joyeux, léger. J’ai envie de boire une bière avec lui. Ou au moins un thé, me dis-je. Je ne peux m’empêcher de sourire. Il me regarde avec un sourire de grand-père, sincère, et un regard lumineux dans laquelle la profondeur ne semble recélait que de bienveillance et de tendresse. Je lui explique mon problème. Il hoche la tête et me répond : c’est bon signe, tu es sensible. Observe.

    Pas la réponse que j’espérais. Je ris. Il rit aussi. Je le remercie, et repars satisfait malgré tout. Je me couche, je ne fais que bouger toute la nuit : mon coloc’ doit me haïr.

    Jour 5

    Deux heures de sommeil. Nuit agitée, un moustique est rentrée sous ma toile, j’ai du le chasser sans le tuer. Je l’ai évacué comme un végétarien dégage une araignée de sous son lit, en le coinçant entre ses mains et en le mettant à la porte.

    Aujourd’hui commence la troisième phase de méditation. La méthode Vipassana. Nous élargissons notre attention à la totalité du corps, en commençant par la haut de la tête. Il faut être à l’affût des moindres sensations, grossières (douleurs, chaud, froid, contact) comme subtiles (brûlure, légèreté, pression, picotement, vibration, etc).

    Selon l’enseignement de Buddha, notre attention étant maintenant extrêmement affutée et portée sur la totalité du corps, nous devrions bientôt expérimenter des sensations de plus en plus subtiles, qui sont des manifestations de notre inconscient. Des sensations alors grossières devraient alors apparaître de temps à autre, et celles-ci seraient la conséquence de la libération de Sankaras, des émotions/souvenirs bloquées dans notre inconscient. Vous me suivez toujours ? Ces libérations seront accompagnées de souvenirs, plus ou moins significatifs.

    Je me suis rappelé de tellement de choses pendant ces dix jours : d’un jeu de gameboy auquel je jouais à 7 ans, à un billet de 20 euros que j’ai volé à ma mère pour acheter des cartes, une chute dans un escalier, un visage sans nom, une action… mais aussi des souvenirs bien plus intimes dont je ne parlerais pas ici. Chaque expérience fut positive, ou au moins constructive. On décape l’inconscient, on se déstructure et on analyse chaque pièce de soi-même avec equanimité.

    Ce dernier terme est au cœur de la méthode : chaque sensation doit être analysée avec un détachement total. Aucune aversion envers les mauvaises sensations, aucun désir pour les sensations plaisantes. C’est ainsi que l’on atteindrait le stade le plus éveillé de l’esprit, libéré de toutes souffrances. L’illumination. L’esprit pure par définition.

    Le corps serait alors un condensé de vibrations agréables. Certaines barrières en place dans l’inconscient s’effondrent, et l’on perçoit le monde dans sa forme la plus vibratoire. Paraît-il que le LSD peut mener aux mêmes extrêmes. J’aurais kiffé vibrer avec les arbres. Tout mon corps « vibre » déjà, mais la douleur de ma tête est trop forte pour atteindre un stade de bien-être. C’est ma réalité, je m’en contente.

    Retour aux pensées.

    Au début, j’avais le sentiment que mon coloc’ me méprisait. Je m’imaginais son schéma de pensées en me basant sur seulement quelques gestes aperçus. En méditant ce matin, je réalise qu’en faisant cela, je m’enferme dans un sentiment de méfiance constant de l’autre. Chercher des coupables occupait le temps et économisait l’introspection, lisais-je dans le dernier Sylvain Tesson. Je n’ai pas confiance en les gens. En creusant, je réalise que je projette mes propres insécurités sur les autres et interprète ainsi leurs moindres faits et gestes avec mon code de lecture, subjectif, imaginaire. Je n’ai en réalité aucune idée de ce que mon coloc’ pense de moi. Sa réalité n’est pas la mienne. La source de mon insécurité est donc le fruit de mon imagination. On accuse l’autre, et on se décharge de sa responsabilité envers soi-même. Si j’ai l’impression que mon coloc’ ne m’apprécie pas, c’est juste que je ne m’apprécie pas. A moi d’assumer, maintenant. Cette réalisation m’a énormément aidé.

    Une porte de sortie, je pense, est de se montrer fondamentalement bienveillant avec les autres, et donc soi-même. Comme si chaque personne était votre père, mère ou enfant.

    Les stoïciens comme Marcus Aurelius formulaient l’idée que nul événement extérieur ne devrait troubler votre paix intérieure. Ce sont vos réactions à ces événements qui risque de faire couler votre bateau. Agir est bénéfique, réagir est néfaste.

    Jour 6

    J’ai dormis trois heures cette nuit. New record !

    La journée passe et les réalisations s’enchaînent doucement. J’ai toujours super mal entre les yeux, ce qui m’empêche de me concentrer par moments. Mes sensations plus subtiles sont chaleurs et brûlures. J’ai toujours eu le corps chaud, mais là, je suis un putain de réacteur nucléaire. Je tiens bon. La leçon est douloureuse.

    Le soir, le cours de Goenka nous dit que la brûlure peut-être une colère non-exprimée. Je ne me suis jamais énervé. Il m’est arrivé de me faire rentré dedans par une voiture, ou bien de me battre, mais j’ai toujours été étrangement calme, ou amusé, même, dans ces situations périlleuses. Je dois avoir un sacré stock de colère à évacuer.

    Ce soir là, j’ai vraiment failli quitté le centre. Vers 23h00, j’ai cru que mon pouls était en train de s’emballer. Ma respiration était bien trop rythmée, et mon cœur battait la chamade. Avec seulement quelques heures de sommeil au compteur en six jours, je me dis que c’était prévisible. Mon bras gauche commence à me faire mal. Merde. J’ai vu ce film où Robert De Niro anticipe la crise cardiaque en remarquant que son bras gauche se crispe. Je vais clamser en silence, on me trouvera mort demain matin. Je me demande si le maître serait equanime devant mon cadavre. J’essaie de contrôler ma respiration. Je prends ma décision : plutôt crever qu’abandonner. J’ai trop de choses à me prouver. Je suis ici pour me connaître, et je n’ai pas envie de découvrir que je suis un lâcheur. J’essaie de me rassurer en me disant que personne a dû mourir dans ces centres. Au bout d’un moment, je réalise que mon cœur n’a pas peut-être vraiment accéléré. Enfaite, je m’aperçois que chaque battement de mon cœur est ressenti avec précision. Dong-dong, dong-dong… Ma sensibilité est telle que chaque pulsation est une petite explosion en moi. Bien que désagréable, prendre conscience de ça me permet au moins de me relaxer un peu. Je m’endors vers 2h.

    Jour 7

    J’ai le moral. J’ai survécu à cette nuit, plus rien ne peut m’atteindre. Je n’ai peut-être pas gagné la guerre, mais au moins une belle bataille.

    Aujourd’hui et jusqu’à la fin, on nous annonce que certaines heures de méditation se feront dans une petite cellule, en isolation. L’idée, c’est que chaque homme sera seul pour le dernier souffle, le dernier voyage. Manquait plus que ça. J’ai cru mourir hier soir et voilà qu’on me renvoi au front.

    En entrant dans la cellule, un million de pensées le traverse l’esprit. Je réalise que je n’ai pas tant peur de ma propre mort, mais je suis absolument terrorisé à l’idée de la mort de mes proches. Je n’ai pas accepté la mortalité de mes parents, mes frères, ma sœur. Voilà mes démons. Je suis un enfant face à la mortalité de ceux que j’aime. Je me berce dans l’illusion d’une vie sans fin.

    On ne fait que passer. Je crois que je prends quelques années en un instant.

    Je m’assois, seul. Alors, je souris. Un sourire du cœur, de paix. Quelle chance d’être en vie, d’avoir ces personnes qui m’entourent. Tout est éphémère. Alors profite du moment présent, et accepte l’inévitable sans en souffrir.

    Jour 8

    Première nuit de sommeil convenable. Je crois que j’ai dormi 5 heures.

    Journée difficile, comme toutes les autres. Ma douleur frontale atteint des nouveaux records.

    J’ai vu un écureuil grimper sur son arbre. Ça m’a fait ma journée.

    Jour 9

    Dernier jour de méditation ‘intense’. Ma douleur est à son sommet. Je reste tant bien que mal equanime, ignorant ce feu qui me brûle entre les yeux. En réalité, j’ai toujours le moral. C’est déjà une réussite, cette retraite méditative. J’en ai beaucoup appris sur moi-même, mes forces, mes faiblesses. Ma capacité à encaisser, surtout ! Je me sens présent à chaque instant.

    Dans la journée, je vois un moine trébucher. Je me marre pendant 5 minutes. J’en pleure de rire.

    5 minutes. Parce que j’ai vu un mec trébucher. L’observation attentive, c’est voir une plante verte comme un divertissement. Un mec qui se boite (un moine d’autant plus), c’est 4 saisons de Rick & Morty en un instant.

    Demain, le silence noble prendra fin.

    Jour 10

    Vers 10h00, on nous enseigne la méditation Metta, portée vers les autres. C’est une méditation où, pour faire court, on émet de bonnes vibrations et pensées pour les autres. Pendant un instant, l’air de la pièce paraît transformé. N’importe qui serait entré dans le hall de méditation de Dhamma Yoti ce 24 novembre à 10h55, aurait ressenti ce sentiment de paix dans l’air, sans savoir pourquoi.

    11h00 – Fin du silence

    On sort du hall. Hey man, dis-je à un israélien rencontré ici, le premier regard que je croise. On se marre.

    On se retrouve devant le hall avec les quelques occidentaux. On partage nos expériences, et … tout le monde se marre. On pleure tous de rires. J’ai l’impression d’être drogué. Je ne fais que sourire. La douleur est là, mais la souffrance n’existe plus. Dès qu’une personne parle, tout le monde se tait, écoute avec attention, le sourire aux lèvres. Les rires s’enchaînent, personne ne résiste à la joie des autres. Je m’en souviendrais toute ma vie.

    Nos expériences ont été tellement différentes. Un allemand planait dans une béatitude heureuse depuis le deuxième jour. Ses yeux pétillent littéralement, le mec rayonne comme une TV cathodique. Un autre allemand (ils sont partout) a failli devenir fou le septième jour : ayant atteint un état illuminé, il a paniqué à l’idée de perdre son égo. Un troisième est frustré de n’avoir pas éprouvé de sensations fortes. Les ressentis sont aussi variés que différents.

    Mon coloc texan. Je lui raconte qu’il parle dans son sommeil. Il explose de rire. Sans raison valable, on s’enlace. Je n’ai pratiquement jamais parlé à ce mec, mais il m’a tellement apporté. Il me raconte que depuis le début, il avait envie de me dire que j’avais l’air d’un mec bien. J’ai longtemps imaginé tout l’inverse. Je lui raconte mon cheminement intellectuel. Il m’écoute avec tant d’attention. Quel délice de parler à quelqu’un d’aussi présent. Je me jure de toujours faire des efforts à ce niveau là : ça n’a jamais été mon fort. L’écoute attentive, un cadeau gratuit à offrir à tous, à tout instant.

    J’apprendrais plus tard de lui-même qu’il traverse une sévère dépression. Il n’en a jamais parlé à personne, sinon sa femme. Je suis ému qu’il partage ça avec moi, l’inconnu de la chambre. On passera des heures ce jour et le lendemain à parler de la gestion de la souffrance, la mienne ayant été physique, la sienne psychologique. Une des rencontres les plus enrichissantes de ma vie.

    Jour 11 – et après

    Méditation ce matin, je contiens un fou rire quand j’entends un birman roter. Hier, le texan me disait qu’il bouillonnait de rage les premiers jours parce que le gars à côté de lui faisait que de roter et de péter. Silence noble, pas le droit de réagir. Il a craqué le deuxième jour en lui mettant un coup de coussin. Le prof n’était pas content. Il aurait pu se faire virer. Après quelques jours, on n’y fait plus attention.

    Je fais une donation pour le centre : c’est gratuit de venir faire une méditation Vipassana ! Ils fonctionnent seulement par donation.

    Retour au vrai monde

    Journée à Yangon avec des collègues, maintenant amis, du centre de méditation. Le monde me paraît bien agité. Je n’ai pas atteint les strates les plus profondes de mon inconscient (sinon ma douleur aurait disparu, selon Goenka), mais je sais maintenant qui je suis. Le monde peut bien faire ce qu’il veut, je me sens armé pour la vie.

    Le soir, je prends un bus pour aller faire un trek de trois jours dans les montagnes birmanes. Dans le bus, je mets mes écouteurs: je n’ai pas écouté de musique depuis onze jours. Queen, bohemian rhapsody. Je crois que j’ai du contenir un orgasme. J’avais l’impression d’être sur scène avec eux. Assis dans mon bus et entouré d’indiens, je vibre de plaisir. J’explose à chaque note.

    Le lendemain, je tape mon pied dans un coin de table. J’ai mal une ou deux secondes. Puis, plus rien. La douleur est là, mais pas la souffrance.

    Pendant ces trois jours de trek, les gens me paraîtront bien bavards. Je remarque comme chacun cherche son confort chez l’autre. Certains craignent le silence comme la peste. Ne voulant pas me couper du monde pour autant, je me force à m’intégrer autant que possible. Ça marche pas trop mal je crois. Je suis nettement plus attentif, c’est peut-être là le plus grand changement.

    Peut-être qu’un jour je remettrai ça dans de meilleures conditions. J’ai beaucoup appris sur moi-même, mais je suis encore loin d’être sage.

    Mon moi pessimiste dira trop de souffrances. Mon optimiste dira que d’enseignements. Mon réaliste dira que les deux ont raison.

    C’est une affaire de point de vue. Ça l’est toujours, en fin de compte.

    Bises la famille,

    Louis

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    Auteur : Louis Laforet

    Louis Laforet, vidéaste-photographe et maintenant heureux initiateur de ce blog. Passionné par la photographie, le cinéma, mais aussi la philosophie et les arts martiaux.

    12 réflexions sur « Cette fois où j’ai médité pendant 10 jours »

    1. Merci Lohe pour le récit de cette expérience incroyable. Tu m’as bien fait marrer, improbable comme histoire et pourtant tellement puissante. Hâte de te lire à nouveau. (first !)

    2. Salut Louis,
      Cette introspection et ce chemin me rende admiratif. Tant de chemin parcouru depuis l’adolescence ou nous étions plus proche. J’espère que tu vas bien et qu’un jour nous pourrons nous retrouver autour d’une bonne bière.

      Bien cordialement,
      Jocelyn

    3. Cher Louis,
      Te lire aujourd’hui m’a été d’une très grande aide.
      Je vis actuellement une épreuve à laquelle je ne m’étais pas préparé. Et même si ce n’est pas la première fois que le fatum se joue de moi, il a le mérite ce coup-ci de me pousser dans mes plus profonds retranchements.
      Je disais donc, te lire m’a été d’une très grande aide. La douleur, la peine et la tristesse peuvent parfois me faire perdre le sens l’essentiel, mais tes mots ont reactivé cette capacité que j’ai développé depuis de nombreuses années, le lâcher prise.
      Alors merci mon ami, sois heureux.

      1. L’exercice de la souffrance nous renforce mais est tellement difficile. Je te souhaite le meilleur Claudio. Lorsque l’on s’était vu la dernière fois tu m’avais parlé brièvement des choses difficiles que tu as traversé : peut-être peux-tu te servir de ces victoires passées comme moteur pour les difficultés présentes ? Quoi qu’il en soit, je suis disponible si tu veux discuter. Tout passe !

    4. Salut Louis,
      Très sympa de lire ce petit résumé de ce que tu as vécu, je vis beaucoup d’expérience en ce moment et devrais prendre le temps de noter mes feedbacks comme tu le fais, je me suis jamais intéressé à la méditation mais ce petits resume fait quand meme bien réfléchir… bonne continuation à toi.
      Max

      1. Merci Maxime ! J’ai un journal intime aussi, et prendre des notes m’apporte plus de lucidité, un peu de self-discipline (le nerf de la guerre) et une meilleure mémoire des choses marrantes ou pas qui m’arrivent. Je ne peux que le recommander !
        Merci de m’avoir lu et le meilleur pour la suite. 🙂
        Louis

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